Le concept de préservation forestière se distingue du concept de projet forestier en ce sens qu’il n’autorise quasiment aucune exploitation des ressources ligneuses de la forêt, sinon pour des raisons d’entretien et pour un usage domestique. Un projet de conservation s’inscrit dans une perspective de préservation écosystémique bien plus exigeant que le cahier des charges des forêts labellisées PEFC ou FSC, il relève habituellement de la politique des aires strictement protégées : parcs naturels nationaux ou régionaux, réserves privées et sites classés au patrimoine mondial par l’Unesco.

Historiquement, au cours du 20ème siècle, les décideurs et les concepteurs de projets de préservation des aires naturelles ont d’abord préconisé de « mettre sous cloche » le biotope, autrement dit d’en exclure l’Homme. Au prétexte de cette logique, on exproprie aujourd’hui encore des peuples autochtones de leur territoire pour « mieux » le préserver, considérant que leurs chasses, leurs cueillettes et leurs cultures sur brûlis représentent une menace pour l’équilibre de l’écosystème à sauvegarder.

De nos jours, cette approche n’est heureusement plus la référence des professionnels de la préservation, qui reconnaissent désormais la place utile de l’homme dans le biotope, son rôle même dans la formation du paysage et ses interactions fructueuses avec les espèces végétales, notamment en forêt primaire, où l’ingénierie agricole et les savoirs indigènes concourent à l’équilibre de l’écosystème.

Cette réflexion sur la place des hommes au sein d’une nature que l’on souhaite « préserver » ne concerne pas seulement les forêts lointaines et les déserts précieux. En France elle est au cœur de la charte des PNR – Parcs Naturels Régionaux – qui propose d’intégrer harmonieusement l’homme à son environnement naturel, en limitant ses impacts négatifs sur l’écosystème, ce qui suppose de sa part le choix d’un mode de vie adapté à cet objectif. D’où l’importance d’une charte élaborée collectivement en amont du projet de préservation.

Adossée à la sagesse des anciens, une nouvelle génération de leaders indigènes est en mesure de maîtriser conceptuellement et techniquement toutes les dimensions d’un projet de préservation forestière. Parfois connectés à internet et intéressés aux technologies « modernes », les jeunes sont désormais en mesure d’apprendre à utiliser les outils de monitoring et d’imagerie satellitaire.

Rien n’interdit donc désormais aux peuples indigènes de monter leurs propres projets de préservation forestière en vue de les faire valider par les instances nationales et internationales. Ils y parviendront d’autant plus facilement qu’ils auront au préalable reçu le soutien de l’opinion publique.

Au delà de la phase – délicate – du financement initial de ces projets, la principale difficulté que les peuples forestiers ont à résoudre est leur choix de développement. La question du mode de vie qu’ils souhaitent privilégier à l’avenir se pose : sera-t-il compatible avec la préservation de leur environnement naturel?

Justement, depuis les accords de Kyoto et Nagoya, la préservation forestière tend à devenir, par elle-même, une source de revenus financiers qui représente potentiellement une manne pour les pays forestiers. Les indigènes qui montent leur propre projet de préservation peuvent prétendre à une part significative de ces revenus et décider de baser tout ou partie de leur stratégie de développement alternatif sur ces dispositifs qui gagneront nécessairement en efficacité à mesure que les forêts s’amenuisent. En effet, plus la forêt est rare plus elle vaut de l’or, et les hommes n’ont semble-t-il pas fini d’inventer des outils financiers ou juridiques pour lui donner une valeur.

Certes, les dispositifs mis en place depuis Kyoto et Nagoya prêtent à polémiques, mais nous n’entrerons pas ici dans ce débat car c’est aux peuples autochtones eux-mêmes de se déterminer sur cette question.

Question d’ailleurs légitime : pourquoi les peuples indigènes seraient-ils une fois encore les dernières roues du carrosse, la variable d’ajustement du marché du carbone forestier? Question clef alors que 15 à 20% des émissions annuelles mondiales de gaz à effet de serre résultent directement de la déforestation de leurs territoires, à l’œuvre dans les trois grands bassins forestiers tropicaux : Amazonie, bassin du Congo, Indonésie.

Il s’agirait peut-être d‘une erreur de la part des peuples indigènes de baser leur stratégie de développement exclusivement sur la valorisation financière de leur patrimoine forestier. Mais cette option est concrète et ces revenus pourraient utilement être combinés à ceux de l’agroforesterie et des ressources non ligneuses de la forêt, ainsi qu’à la valorisation de leurs savoirs traditionnels, notamment médicinaux.

Ces savoirs, véritables systèmes de connaissance de la biodiversité, ouvrent aux indigènes l’horizon des PSE. Ces « Paiement pour Service Environnementaux » qui, à en croire les spécialistes de ces questions, constitueraient l’avenir immédiat des politiques internationales de préservation de l’environnement.

Pour obtenir l’agrément des institutions et le soutien de l’opinion, les amérindiens auront sans doute avantage à se conformer aux standards internationaux de la préservation forestière : monitoring carbone, observation et suivi des espèces animales, inventaire de biodiversité, etc.